«Curieux aussi (je me suis dit) qu'elle soit seule. Je ne me souvenais plus de ce qu'on avait raconté. Elle s'était mariée à Paris, mais il y avait eu des rumeurs de séparation. Elle avait dû se lasser aussi de celui-là mais, après tout, ce n'était pas mon affaire. Les gens qui partent... Au début, on s'y intéresse ; on a une forme de curiosité. Après, la curiosité disparaît. Les sujets changent. À l'époque, j'avais eu d'autres chats à fouetter. Sur moi aussi, quand j'étais revenu de Paris, les gens posaient beaucoup de questions.
Je ne crois pas qu'elle m'ait reconnu. Plus de vingt ans qu'elle était partie. Et au musée je porte un uniforme.
Elle, elle avait l'air maintenant d'une bourgeoise en tailleur et souliers à talons. Mince et droite. Une femme de catalogue. Pas tout à fait les mêmes qu'avant, quand même, les catalogues. Je me le suis dit. C'était de bonne guerre. Je me suis dit qu'entre nous il y avait toujours eu de la distance. Une fille comme ça n'avait jamais été pour moi. Mais peut-être qu'elle n'avait jamais été pour personne. Une drôle de fille. Difficile de savoir ce qu'elle faisait de ses journées. Quelquefois, en pleine campagne, on repérait sa bicyclette jetée de travers, à même un champ, sans antivol ; et le soir, elle traversait N assez tard en revenant de chez la bibliothécaire. On repérait de loin le bruit de sa dynamo. C'était un vieux vélo que la tante lui prêtait, qui devait dater au moins de la guerre. Il n'y avait que des antiquités à la Boulaye. »
« La vérité, avait dit lentement la serveuse, elle l’a emportée dans sa tombe. »